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Lettre ouverte au Ministre de la Culture et de la Communication
Une des recommandations de la commission présidée par Marin Karmitz en matière de démocratisation artistique et culturelle invite à la création d’orchestres (classiques) rassemblant des jeunes de milieux défavorisés, sur le modèle développé au Venezuela. On peut se féliciter de ce regain d’intérêt pour la pratique artistique, enfin envisagée comme indispensable à la participation pleine et entière de chacun à la vie en société. De même, on peut se réjouir d’un état d’esprit soucieux de partager les moyens d’accès à un meilleur accomplissement de soi par l’implication d’une activité artistique réelle. Mais il est en revanche extrêmement étrange de devoir se demander pourquoi on feint d’ignorer les nombreuses initiatives menées en ce domaine par les très nombreuses structures, tant publiques qu’associatives, d’enseignement et d’animation artistiques des territoires, entre autres les écoles de musique, nombreuses en France. Serait-ce donc vraiment que dans le « 93 » ou ailleurs en France rien n’existe en ce domaine ? Les très nombreux professionnels qui œuvrent sans relâche sont très émus de ce qui leur paraît se réduire à une posture médiatique d’autant plus cynique et méprisante qu’on n’a pas jugé utile ni d’évaluer les actions et les structures existantes, ni de consulter l’ensemble des professionnels, artisans hautement impliqués dans ces structures publiques et associatives, ni d’associer à la réflexion des chercheurs, ni de se demander si l’exemple vénézuélien est en quoi que ce soit pertinent, alors que la situation sociale, éducative et économique des deux pays n’est absolument et radicalement en rien comparable… Et voilà aujourd'hui que l’Etat restructure de fond en comble, de manière autoritaire et radicale, les modes d’accès aux métiers artistiques en musique, danse et théâtre, en subordonnant l’ensemble des formations aux métiers de la médiation artistique, enseignement spécialisé compris, à l’obtention préalable d’un diplôme « d’interprète » (Diplôme national supérieur professionnel) dans des « pôles supérieurs », dont il est clair qu’ils auront à être financés pour l’essentiel par les Régions sans que celles-ci aient pu participer à leur définition. Ce bricolage assemblant Universités et Conservatoires régionaux est mené à marche forcée, en y englobant au passage diverses structures originales qui risquent d’être ainsi dépouillées de leur autonomie artistique et pédagogique. On lit d’abord dans ces projets, et malheureusement cela devient courant, le désengagement financier de l’Etat ; mais plus encore, s’y affirme dans le même temps la volonté intransigeante du ministère de la Culture de garder pour lui seul la possibilité de définir les métiers artistiques en France et d’en garder les accès via la définition des diplômes et des parcours. Au passage, mais ce n’est pas la moindre de nos préoccupations, on retrouve dans le domaine de la culture ce qui s’appliquera bientôt à l’Education nationale : la réduction drastique des moyens et du temps dévolus à la formation des enseignants des disciplines artistiques. Ainsi les Centres de formation à l’enseignement de la musique (les Cefedem) verront leurs budgets abonder ceux des Conservatoires pour la création de pôles d’enseignement supérieur qui se consacreront en priorité aux seuls diplômes d’interprètes. Or l’on sait qu’en musique, par exemple, l’essentiel des bassins d’emploi des musiciens professionnels se situe, à près de 80 %, dans la formation d’amateurs, financée majoritairement par les collectivités territoriales. Ainsi verra-t-on le retour à une conception des métiers artistiques totalement en déphasage avec la réalité, car les formes artistiques se sont métissées, les parcours individuels qui mènent aux métiers de la musique, de la danse, du théâtre sont incroyablement multiples, ouverts, diversifiés ; et n’ont plus rien à voir avec la définition toute historique et académique vers laquelle le ministère veut les faire refluer. Ne sont prises en compte aucune des nouvelles manières de produire, diffuser, concevoir, et former à la musique d’aujourd'hui, au théâtre d’aujourd'hui, à la danse d’aujourd'hui, et même au cirque d’aujourd'hui. Il était nécessaire de repenser les structures de formation existantes. Mais il nous faut rappeler bien fort que les plans pour le moins curieux qui vont s’appliquer aux jeunes artistes candidats à ces métiers méconnaissent d’une part la réalité de leur exercice, et d’autre part semblent ignorer qu’emprunter une telle voie nous fera dès demain aller à l’exact rebours de la manière dont les autres pays de l’Europe ont commencé à inscrire leurs propres dispositifs de formation à ces métiers dans le schéma de Bologne. Dans ces pays, l’ensemble des diplômes s’inscrivent dans le schéma LMD, ce qui ne sera pas, en France, le cas des diplômes de pédagogie. L’accès aux certificats d’enseignement ne concernera pas par ailleurs l’ensemble des esthétiques. Aussi, aujourd'hui déjà , certains jeunes musiciens français envisagent d’aller faire leurs études – par exemple un master d’enseignement de la musique – à l’étranger, car ici cette possibilité ne leur sera donnée qu’au terme d’une formation d’interprète seulement – lors d’une formation « pédagogique » ultérieure, réduite à quelques semaines de « pédagogie ». De plus, les pratiques artistiques « non académiques » (non classiques en fait), déjà fort peu prises en compte tant dans l’enseignement supérieur que dans celui des établissements locaux, ne sont pas évoquées : ainsi, en musique, les musiques actuelles, traditionnelles, voire le jazz sont quasi absentes de la plupart des structures, alors qu’elles constituent une demande importante, et pas seulement chez les jeunes. A défaut, des associations ont pris le relais et créé des lieux de formation, ouverts aussi bien aux professionnels qu’aux amateurs : il est inconcevable que celles-ci ne soient pas ou si peu associées à la décision, consacrant ainsi de facto l’impasse faite par l’Etat sur ces pratiques, l’essentiel des moyens publics semblant dorénavant devoir se réserver aux seules formations d’interprète. Que peut bien vouloir dire par exemple la notion d’interprète pour un musicien d’électronique, qui invente sa musique au jour le jour, ou pour un danseur qui compose sa ou ses propres chorégraphies, ou encore pour le comédien se risquant à l’improvisation hors des usages balisés par une certaine idée des répertoires ? Il faut maintenant exiger et obtenir qu’on bâtisse enfin un réel enseignement artistique supérieur :
Nous demandons à tous les artistes professionnels, aux parents d’élèves de l’enseignement artistique, à toutes les associations professionnelles, aux élus locaux, régionaux et nationaux, aux professionnels de l’action culturelle, aux chercheurs en sciences humaines et sociales, et au fond à l’ensemble de ce qu’il semble convenu d’appeler « la société civile », de se joindre à nous pour exiger du ministère et de sa Direction de la Musique, de la Danse et du Spectacle vivant un moratoire et la mise sur pied au niveau national d’assises de l’Enseignement Supérieur artistique :
Cette lettre ouverte sera largement diffusée : nous souhaitons qu’elle permette enfin un débat public réel, tant les enjeux nous paraissent importants. Si des efforts sont à mener au nom d’une meilleure prise en compte des accès à la culture et aux pratiques des arts, cela passe par une analyse sérieuse des actions en cours, et des structures tant publiques qu’associatives qui, en nombre, œuvrent déjà en ce sens. Il y aurait comme une sorte d’égoïsme dangereux à rabattre la définition des pratiques artistiques sur celles des seuls artistes ayant eu la chance d’être reconnus, et qui souvent du reste ont dû pour cela s’écarter des sentiers trop normés. On nous dira que le dossier est très « technique » : nous y voyons d’abord une question peut-être parmi les plus importantes d’aujourd'hui. ......................................................................... |
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